L’autonomie de la sexualité : entre Nietzsche et Platon 3/3

Cet article est la partie 3 du sujet : « l’autonomie de la sexualité : entre Nietzsche et Platon », et traite du plaisir sexuel sublimé. Si vous n’avez pas lu les parties précédentes commencez dès maintenant avec L’autonomie de la sexualité : entre Nietzsche et Platon 1/3 et L’autonomie de la sexualité : entre Nietzsche et Platon 2/3

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Le plaisir sexuel sublimé :

Pour Platon, le plaisir sexuel s’arrête à un plaisir corporel, faux et mélangé, qu’il ne considère même pas dans sa vision de la vie bonne[1]. Il ne doit servir que de 1ère étape pour s’élever ensuite aux plaisirs de l’âme selon lui. C’est pourquoi il le condamne lorsqu’il est éprouvé pour lui-même. Mais il en est autrement pour Nietzsche. Tout d’abord, il ne condamne pas le plaisir éprouvé pour lui-même, bien au contraire, car :

« En elles-mêmes les sensations sexuelles, compassionnelles ou de dévotion ont en commun le fait qu’ici un être humain, grâce au plaisir qu’il prend, fait du bien à un autre être humain ; or il n’est pas si fréquent de trouver de tels comportements bienveillant dans la nature ! Dénigrer un de ces comportements ou le gâcher par la mauvaise conscience ! Unir la procréation de l’homme à la mauvaise conscience ! »[2].

D’où le fait que Nietzsche considère le plaisir sexuel comme étant bénéfique, là ou Platon le condamne. En effet, pour Nietzsche ce plaisir amène même à faire éprouver de la sympathie envers autrui, car le plaisir partagé nous amène à reconnaitre l’autre comme semblable et a le pouvoir de rendre l’Homme de meilleure humeur, et plus bon[3]. Et là où Platon semble sous-estimer le plus grandement le plaisir sexuel c’est dans le fait qu’il ne serait qu’une 1ère étape d’élévation et qu’ensuite il ne doive plus être ou ne soit plus. Car selon Nietzsche : « Le degré et la nature de la sexualité chez l’homme atteignent jusqu’au plus haut sommet de son esprit. »[4]. Ce qui signifie que le plaisir sexuel et la sexualité se retrouvent au centre même de la vie, comme moteur, et qu’ils s’y retrouvent à chaque niveau, autant dans le corps que dans l’esprit, puisqu’après tout pour Nietzsche, l’esprit n’est qu’un résultat du corps. Pour lui c’est une bêtise sans nom, un acte contre-nature que de nier les passions, et donc le plaisir sexuel par la même occasion. En effet, si elles peuvent êtres néfastes au départ, elles n’en restent pas moins nécessaires et il ne faut pas tenter de les « tuer », car elles se spiritualisent avec le temps[5]. Mais qu’est-ce que cette spiritualisation, qui comme nous l’avons dit brièvement plus haut, semble s’apparenter à une des six méthodes que prescrit Nietzsche contre les pulsions. Voici comment Patrick Wotling, commentateur de Nietzsche, définit la notion : « La spiritualisation n’est pas la négation de l’instinct, mais son affinement, son expression sous une forme atténuée. La recherche de la spiritualisation ne consiste pas à étouffer la violence d’un instinct ou d’un affect, mais à modérer sa puissance en déplaçant son point d’application. »[6]. C’est pourquoi il est insensé de vouloir supprimer toutes les passions, car cela reviendrait à supprimer l’identité même de l’Homme. Ses plus hautes sphères mentales ne sont possibles que grâce aux passions, puisqu’elles en sont leur affinement. Mais cette spiritualisation n’est pas sans faille. Celle-ci, selon ce qu’en fait l’Homme, peut être aussi bonne que mauvaise pour l’humanité. On peut le voir avec l’exemple de l’amour chez les Chrétiens selon Nietzsche, qui n’ont même pas vu que celui-ci était le résultat de la sexualité sublimée[7], ce qui est fort paradoxale lorsqu’on sait ce qu’ils pensaient du corps et de la passion sexuelle. Alors qu’est-ce en effet que l’amour pour eux ?   Si ce n’est que désir de nouvelle propriété ? En effet ils ont travesti la sexualité en un concept-amour des plus terribles. Celui qui aime ne souhaite en fait que posséder la personne qu’il désire afin d’avoir le pouvoir sur son corps et son âme. Il veut que cette personne n’aime que lui, au point d’habiter cette autre âme de sorte à être la chose la plus élevée possible dedans. Ainsi, celui qui aime est prêt à tous les sacrifices par amour, amour qu’on a voulu faire ressortir comme opposé à l’égoïsme alors qu’il en est l’expression la plus forte. Cet amour n’est pas pour Nietzsche le véritable amour, qui devrait plus s’apparenter à l’amour-amitié[8]. Aussi peut-on voir pour prouver encore que la sexualité, et donc le plaisir sexuel, est partout sublimée, le cas de Schopenhauer sur l’esthétique, que Nietzsche dénonce, bien qu’il ait eu un profond respect pour celui-ci. Nietzsche reproche à Schopenhauer de ne pas avoir su reconnaitre que l’expérience esthétique est sexuelle. En effet, dans son ouvrage : Le monde comme volonté et comme représentation, Schopenhauer comprend l’état esthétique comme un état que l’on pourrait apparenter à celui de l’ascétique. Et c’est là son erreur selon Nietzsche :

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« Il est peu de choses dont Schopenhauer parle avec autant d’assurance que de l’effet de la contemplation esthétique : il dit à son sujet qu’elle exerce un effet qui s’oppose à l’intérêt sexuel, semblable donc à la lupuline et au camphre ; il a glorifié inlassablement cette libération à l’égard de la “volonté” comme le grand privilège et la grande utilité de l’état esthétique. »[9].

Il pense ainsi à tort que le plaisir esthétique n’a rien d’apparenté au plaisir sexuel. Et il s’employait avec une hargne sans nom contre la sexualité telle que la tradition philosophique le faisait, que selon Nietzsche : « Schopenhauer n’en est que l’explosion la plus éloquente. »[10], car sa puissance lui venait du fait qu’il avait fait de la sexualité son plus grand ennemi, et que c’est surement cette haine et ce combat qui le maintenaient en vie, paradoxalement. Or, selon Nietzsche, c’est bel et bien la sensualité qui apparait en esthétique. Elle n’y serait en rien supprimée car l’état esthétique ne serait en fait que l’excitation sexuelle transfigurée[11]. D’où le fait que l’état esthétique ne soit pas un état désintéressé[12], comme beaucoup, dans la lignée Kantienne, pourrait le dire.  Le plaisir sexuel est en conséquence, une fois de plus spiritualisé ici, sous une autre forme que celui du chrétien. Le problème de la spiritualisation, notamment de celle du plaisir sexuel semble donc être contenu dans le fait que jusqu’à présent, nulle personne n’ait pris la peine de se demander comment  nous pouvions spiritualiser, embellir ou encore diviniser un désir, mais qu’au contraire, nous nous acharnions à ne vouloir que les exterminer par faiblesse. En effet :

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« Le même remède, la castration et l’extirpation, est employé instinctivement dans la lutte contre le désir par ceux qui sont trop faibles de volontés, trop dégénérés pour pouvoir imposer une mesure à ce désir ; par ces natures qui ont besoin de la Trappe, pour parler en image (et sans image), d’une définitive déclaration de guerre, d’un abîme entre eux et la passion. »[13].

Ainsi, le plaisir sexuel est sublimé sous différentes formes, mais du fait que nous n’ayons point cherché à en comprendre le mécanisme, et avons surtout voulu le détruire, nous n’avons pas vu que nous l’avions transfiguré de la pire des manières, et qu’une autre voie était possible pour ce plaisir sexuel, une spiritualisation plus noble, plus forte, plus en affirmation et en adéquation avec la vie.

En conséquence, si le plaisir sexuel à l’excès n’est pas viable pour l’Homme, vouloir l’anéantir totalement n’est pas sans conséquence désastreuse non plus. L’Homme a des outils afin de modérer ce plaisir, et les plaisirs en général. Mais il se doit d’être très attentif et précautionneux dans la manière dont il traite ce plaisir, dont il le modère. En effet, s’il ne prend pas le temps de se questionner sur la manière de modérer cette puissance, comme il peut le faire avec la spiritualisation, alors il fera des dégâts sur lui-même et sur la vie dont il n’en saisit même pas la profonde noirceur. L’homme doit alors penser de quelle manière il lui serait bénéfique de spiritualiser le plaisir sexuel, et la première étape consisterait d’abord par reconnaitre dans le plaisir sexuel, qu’il est en accord avec la vie et la nature, et ainsi cesser de le fustiger.

L’autonomie de la sexualité c’est en fait comprendre que le plaisir sexuel n’est ni bon ni mauvais en soi, mais qu’il faut l’accepter, le reconnaitre, et le transformer si besoin en quelque chose d’autre ! Ce n’est qu’en ayant conscience de ses pulsions qu’on peut les modifier, les faire changer de voies.

[1] Voir la fin du Philèbe.

[2] NIETZSCHE, Aurore, Livre I, §76, éd. GF Flammarion, Trad. E. Blondel, O. Hansel-Love et T. Leydenbach, Paris, 2012, p. 84-85.

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[3] Voir le §98 du chapitre II d’Humain trop humain I.

[4] NIETZSCHE, Par-delà le bien et le mal, quatrième partie – maximes et intermèdes, §75, éd. Le livre de poche, Trad. H. Albert revue par M. Sautet, 1991-2000, p. 153.

[5] Voir le §1 de : La morale en tant que manifestation contre nature, dans Le crépuscule des idoles.

[6] WOTLING, La pensée du sous-sol, La psychologie contre la morale : La théorie de la spiritualisation,  éd. Allia, 2016, p. 95.

[7] Spiritualisation et sublimation signifient la même chose pour Nietzsche. 

[8] Tout ceci est dit de manière plus détaillé dans le §14 du Livre I du Gai Savoir.

[9] NIETZSCHE, La généalogie de la morale, Troisième traité – Que signifient les idéaux ascétiques ? §6, éd. Le livre de poche, Trad. P. Wotling, 2000, p.191.

[10] NIETZSCHE, La généalogie de la morale, Troisième traité – Que signifient les idéaux ascétiques ? §7, éd. Le livre de poche, Trad. P. Wotling, 2000, p.194.

[11] Voir le §8 du troisième traité de La généalogie de la morale.

[12] D’ailleurs pour Nietzsche il n’y a jamais d’état désintéressé, même l’ascétique camoufle un intérêt.  

[13] NIETZSCHE, Le crépuscule des idoles, La morale en tant que manifestation contre nature, §2, éd. GF Flammarion, Trad. H. Albert, Paris, 1985, p. 98.

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Aurore de Nietzsche

Humain trop humain I de Nietzsche

Par-delà Bien et Mal de Nietzsche

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Le Gai savoir de Nietzsche

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