L’autonomie de la sexualité : Entre Nietzsche et Platon partie 1/3

« Et il en vient mon ami, à dire de lui-même (et d’autres le disent de lui), qu’il jouit de plaisirs tels qu’il en meurt. » – Platon, Philèbe 

Introduction :

Qu’est-ce que le plaisir sexuel ? Quelle sorte de plaisir est-ce ? Et peut-on dire que c’en est un ? Si nous demandons à n’importe quelle personne que l’on croise dans la rue la question suivante : Le sexe est-il un plaisir ? Soyez assuré qu’elles nous répondront toutes par l’affirmative. Il est en effet communément considéré comme étant le résultat d’une satisfaction sexuelle ou sensuelle, comme un plaisir se rapportant au corps et à la chair. De plus ne dit-on pas souvent que nous « prenons » du plaisir, ou encore qu’il faut savoir se « faire » plaisir ? Si nous définissons le plaisir comme un état, résultant d’un acte qui nous est agréable, alors le sexe est un plaisir, et il est nommé plaisir sexuel. Pour autant, c’est aussi avec l’esprit qu’on ressent ce plaisir, en ressort-il qu’il n’est pas que corporel ? Pour Nietzsche l’esprit, entendu comme partie consciente, n’est que le résultat d’une hiérarchisation du corps. Pour le dire autrement, l’esprit est le corps et le corps est l’esprit, ils ne sont qu’une seule et même chose. Il explique cela du fait que ce qui nous apparait comme « conscience » n’est qu’une pièce dans la machine. La conscience est l’ensemble des puissances victorieuses et dominantes d’un ensemble encore plus nombreux et d’une extraordinaire complexité composée d’une diversité de « petites âmes » que contient le corps. A savoir que nous entendons donc ici par le mot sexe : une excitation sexuelle. « Car notre corps n’est qu’une collectivité d’âmes nombreuses. »[1].

 Néanmoins, la phrase mise en exergue nous interpelle sur la nature de ce plaisir.  Jouir tel qu’on en meurt est-ce encore jouir de plaisir ? N’est-ce pas là un changement d’état, allant du plaisir à la douleur ? En ce cas le plaisir sexuel peut-il être durablement un plaisir ? Si l’on peut en jouir à en mourir, n’est-ce pas là un danger ? Le plaisir sexuel est-il incontrôlable ? Faut-il s’en détacher comme certains aiment à le prêcher ? Faut-il le modérer ? Faut-il lui laisser libre cours ? La chose sexuelle ne va pas autant de soi qu’on pourrait être amené à le penser.

En conséquence, au travers des œuvres de Nietzsche et de Platon, nous mènerons une analyse sur les questions suivantes : De quelle nature est le plaisir sexuel ? Et que devons-nous, ou pouvons-nous faire du plaisir sexuel ?

Dans un premier temps, nous verrons la nature du plaisir sexuel et en quoi il peut être porté à l’excès et pourquoi cet excès n’est pas souhaitable. Dans un deuxième temps, nous verrons comment modérer le plaisir sexuel. Et enfin dans un troisième temps nous verrons que le plaisir sexuel peut être, et est sublimé

[1] NIETZSCHE, Par-delà bien et mal, §19, éd. Le livre de poche, trad. par H. Albert, revue par M. Sautet, p. 79

L’analyse du plaisir sexuel va nous aider à comprendre comment gagner en autonomie de la pensée dans ce domaine ! Comprendre la sexualité c’est ne plus la subir dans sa vie, puisque vous serez maître et possesseur de ce que vous voulez en faire.

Le plaisir sexuel à l’excès :

Quelle sorte de plaisir est le plaisir sexuel et pourquoi peut-il être porté à l’excès ?

Platon peut nous permettre de mieux appréhender la notion de plaisir. Il pense que le plaisir sexuel cherché pour lui-même est à condamner fermement. Il affirme que celui-ci ne peut nous procurer qu’une satisfaction éphémère et inférieure, basse. C’est pour lui le plus laid des plaisirs, sinon pourquoi serait-il fait en cachette ? Selon lui l’amour du charnel ne doit servir que comme 1er degré d’élévation vers le beau et l’agréable, vers le vrai. En effet :

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« Ceux qui ne possèdent donc pas l’expérience de la réflexion et de la vertu, [586a] qui se rassemblent constamment dans les festins et dans les activités de ce genre, sont emportés, semble-t-il, vers le bas. […] ils ne goutent jamais un plaisir qui soit ferme et pur. Bien au contraire, le visage constamment tourné vers le bas, à la manière du bétail, ils sont penchés vers le sol et ils vont pâturant de table en table, s’engraissant et copulant. Ils se querellent [586b] pour obtenir toujours plus de ces choses-là […] emportés par leur insatiabilité. »[1]

Ce passage de La République montre qu’il considère le plaisir sexuel, au même titre que n’importe quel plaisir du corps, comme quelque chose de bas, de primitif, d’animal. Il dissocie d’ailleurs les plaisirs du corps des plaisirs de l’esprit[2]. Ceux du corps ne feraient pour lui que nous tirer vers les abysses tandis que ceux de l’esprit nous tireraient vers les choses les plus hautes, vers les plus belles hauteurs. Il nous faut maintenant comprendre de quelle sorte est le plaisir sexuel. Pourquoi serait-il selon Platon, quelque chose de bas, de non ferme, d’impur ? Parce que le plaisir sexuel est de la même catégorie que celui de la faim ou de la soif pour Platon. Expliquons-nous. Dans le Philèbe Platon ne parle pas explicitement du plaisir sexuel mais surtout du plaisir corporel en général. Le plaisir sexuel fait partie des « autres plaisirs de la sorte ». De ce fait en connaissant la nature du désir de manger ou de boire, nous connaitrons ce qui en fait un plaisir, et de même nous connaitrons ce qui fera, par analogie, du désir sexuel un plaisir. Or Platon dans le Philèbe, fait dire à Socrate à propos de quelqu’un qui aurait soif que cela signifie qu’il est vide de quelque chose, qu’il désire alors se remplir de ce qui lui manque, et que cette soif est un désir, celui de se remplir de breuvage. Que lorsque nous somme vide d’une chose, nous désirons donc nous remplir. Et c’est de cette satiété que nous ressentons du plaisir.  D’où il s’ensuit la réponse suivante de Socrate : « Celui de nous qui est vide semble donc désirer le contraire de ce qui l’affecte, puisqu’il est vide et qu’il désir se remplir. »[3], ainsi que : « Et ce n’est pas ce qui l’affecte qu’il désire, car il a soif et la soif est un vide : ce qu’il désire, c’est la réplétion. »[4]. Comprenons alors qu’il en est de même pour le plaisir sexuel. Le désir sexuel est un manque de quelque chose, et nous voulons donc nous remplir, ce qui donne le plaisir sexuel. Mais de quel manque s’agit-il ? La réponse pour Platon  se trouve très clairement dans le mythe de l’androgyne[5]. Les hommes s’adonnent au plaisir sexuel car ils souhaitent ne faire qu’un avec l’autre, afin de tenter de retrouver leur moitié perdu avant la séparation opérée  par Zeus. Ce qu’ils cherchent donc c’est leur unité perdue, leur âme-sœur. Celle qui était avec eux quand ils ne faisaient qu’un[6]. Le plaisir sexuel fait donc partie, dans le Philèbe, des plaisirs répondant à un manque. Et ce désir semble ne pas pouvoir être rassasié, puisque nous ne ferons jamais Un totalement avec autrui. En cela il semble qu’il puisse être mené à l’excès. Notamment du fait qu’il admette  du plus et du moins, c’est-à-dire une intensité plus ou moins grande comme le chaud et le froid et qu’il est un plaisir mélangé[7]. Ce que quiconque pouvant ressentir expérimentera, ne pourra nier. Nous pouvons en conclure que le plaisir sexuel fait partie  des plaisirs illimités[8]. Nous disons qu’il fait partie des plaisirs illimités car ceux-ci, sont considérés comme impurs pour Platon[9].

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Nietzsche n’est pas en totale contradiction avec Platon, la citation ci-dessous permet même de justifier en quoi le plaisir sexuel est un plaisir mélangé de douleur comme pourrait le dire implicitement Platon, même si pour Platon ce plaisir/douleur du plaisir sexuel s’apparenterait plutôt au plaisir qu’aurait un galeux à gratter ses plaies :

« Il y’a même des cas ou une espèce de plaisir dépend d’une certaine séquence rythmique de petites excitations douloureuses : c’est ainsi qu’une croissance très rapide du sentiment de puissance et de plaisir est atteinte. C’est par exemple le cas du chatouillement, ainsi que du plaisir sexuel du coït ; nous voyons là la douleur agissant comme un ingrédient du plaisir. Il semble qu’une petite inhibition y soit surmontée, immédiatement suivie par une autre, immédiatement à son tour surmontée aussitôt – C’est ce jeu de résistance et de victoire qui excite le plus vigoureusement le sentiment global de puissance excédentaire et superflue qui constitue l’essence du plaisir. »[10].

De plus la douleur comme ingrédient du plaisir nous interpelle : N’est-ce pas là la marque du célèbre Pharmakon du Phèdre de Platon ? À savoir un poison qui peut aussi être remède ? Qui plus est, on peut les dire d’accord sur le fait que le plaisir sexuel va de la jouissance à l’insupportable dans le sens où, une fois l’orgasme atteint, ce n’est plus agréable de par la sur-stimulation excessive. Mais pour Nietzsche l’homme ne peut se soustraire à la souffrance s’il veut éprouver du plaisir. Ce qui signifie qu’il ne serait pas d’accord pour dire qu’il y a des plaisirs purs et des plaisirs impurs, et qu’il n’y a pas de plaisir « pur » comme l’entendrait Platon, qui d’ailleurs semble exclure le plaisir sexuel de la vie bonne à la fin du Philèbe.  Pour Nietzsche il faut vouloir la douleur autant que le plaisir si nous voulons arriver à un but[11]. De plus sa vision sur le plaisir sexuel diffère. Mais nous le verrons plus en détails par la suite. Il est certain qu’il s’accorde pour dire comme Platon que le plaisir à l’excès est mauvais, plus particulièrement sur le plaisir sexuel. En effet pour lui le plaisir sexuel à l’excès est telle une tempête, et il faut parfois l’éviter, c’est pourquoi il dit : « On reconnait un philosophe à ce qu’il fuit trois choses qui brillent et parlent fort : la gloire, les princes et les femmes […] Tout artiste sait quel effet nuisible exercent les relations sexuelles dans les états de grande tension et de grande préparation spirituelle… »[12]. En conséquence, pour Nietzsche il ne faut pas laisser le plaisir sexuel s’emparer de nous à l’excès car celui-ci nous empêcherait de produire de grandes œuvres. Autrement dit, le plaisir sexuel à l’excès est nuisible  à la préoccupation intellectuelle. Pour autant il ne s’agit pas pour lui de nier ou de condamner le plaisir sexuel, il rétorquera d’ailleurs au christianisme et à Platon implicitement que : « Le mépris de la vie sexuelle, toute souillure de celle-ci par l’idée d’ »impureté », est un véritable crime contre la vie… »[13].

Si le plaisir sexuel peut dériver vers l’excès et la démesure, est-il préférable alors de le modérer ou de le supprimer ? Nous verrons donc dans un deuxième temps ce qu’il est préférable de faire, et comment le faire.

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[1] PLATON, La République [585e – 586b], éd. GF Flammarion, Trad. G. Leroux, 2ème édition corrigée, 2004, p. 470-471.

[2] Mais nous reviendrons plus en détail sur cette distinction dans notre troisième partie.

[3] PLATON, Philèbe [34e – 35a], éd. GF Flammarion, Trad. J-F. Pradeau, 2002, p. 139.

[4] PLATON, Philèbe [35a – 35b], éd. GF Flammarion, Trad. J-F. Pradeau, 2002, p. 140.

[5] En effet à la différence de l’Hermaphrodite, (qui est moitié un, moitié autre, moitié Hermès, moitié Aphrodite) qui est celui qui comprend l’autre  en soi, qui met l’autre en soi, l’Androgyne lui, signifie les deux qui ne font qu’un totalement. Or chez les humains après l’acte de Zeus, il est impossible d’être Androgyne, ou alors on peut considérer que cela n’arrive que par moment, ce n’est pas un état éternel, ni de longue durée, mais une vision fugace.

[6] PLATON, Banquet [192b – 192e], éd. Flammarion, in Platon – Œuvres complètes, Dir. Luc Brisson, 2008, p. 99.

[7] En effet le plaisir sexuel contient du plaisir et de la douleur, il n’est pas pur.

[8] PLATON, Philèbe [31a – 31b], éd. GF Flammarion, Trad. J-F. Pradeau, 2002, p. 126-127.

[9] Mais nous verrons plus tard que Platon dit qu’on peut mettre de la limite à l’illimité, et ceux-là qui auront de la mesure, pourront être traités de purs. Ce qu’il dit en [52c – 52d].

[10] NIETZSCHE, Fragment Posthume de 1888.

[11] WOTLING, La philosophie de l’esprit libre – Introduction à Nietzsche, éd. Flammarion, Paris, 2008, p.78.

[12] NIETZSCHE, Généalogie de la morale, Troisième traité – Que signifient les idéaux ascétiques ?, §8, éd. Le livre de poche, Trad. P.Wotling, 2000, p. 199-201.

[13] NIETZSCHE, Ecce Homo, Pourquoi j’écris de si bons livres, §5, éd. Mille et une nuits, Trad. H. Albert, 1996, p. 82.

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Par-delà Bien et Mal de Nietzsche

La République de Platon

Le Philèbe de Platon

Le Banquet de Platon

Les fragments posthumes de 1888 de Nietzsche

La philosophie de l’esprit libre de Wotling

La généalogie de la morale de Nietzsche

Ecce Homo de Nietzsche

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