Qu’est-ce qu’avoir du tact ?

« Le tact est une qualité qui consiste à peindre les autres tels qu’ils se voient » Abraham Lincoln.

Dans la vie quotidienne, qui n’a pas énoncé le devoir, envers une personne en deuil, ou une personne en situation de fragilité, d’avoir un minimum de « tact » ? S’il semble évident qu’il faille avoir du tact, il semble pourtant que le « tact » soit indéterminé : à quel moment avons-nous vraiment du tact ? Comment avoir du tact ? Est-ce qu’il est possible d’avoir du tact envers les autres, ou sommes-nous condamnés à rester maladroits par notre humaine condition ? Le problème est d’envergure : il s’agit ici, par la notion de « tact », de savoir si l’on peut avoir un rapport non violent à l’égard des autres, non brutal ; mais aussi de savoir si les théories du care, en vogue aujourd’hui, sont possibles sur la base d’une pédagogie du tact. De plus, étudier la notion même de « tact » implique de saisir la nature même de notre rapport aux autres : est-il nécessairement conflictuel, ou peut-il se caractériser par la concorde ? Il en va donc de la bonne santé de nos relations sociales.

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Si l’expression « avoir du tact » est connue de tous comme désignant le fait d’éviter la maladresse dans nos relations aux autres, il est fondamental de montrer que le concept de « tact » possède une historicité qui possède un intérêt philosophique fondamental, notamment au regard de ce qu’on appelle « l’adresse intellectuelle ». En effet, nous énonçons généralement qu’avoir du tact, c’est faire preuve d’un certain savoir-vivre, d’une certaine délicatesse ou habileté dans nos contacts. Le terme même de « contact » implique avec le préfixe « con » l’idée que toute communication s’établit, doit s’établir ou devrait s’établir « avec tact ». Pascal ne tarissait pas d’éloges à l’égard de ce qu’il appelle « l’esprit de finesse », c’est-à-dire un esprit de bon sens, qui ne cherche pas la complexité, mais l’essence intuitive des choses ; on dit cependant que cette intuition n’est présente qu’au prix d’un certain savoir-être qui ne se fait pas inné, mais s’acquiert au fil des expériences et réflexions : le tact est-il une affaire de raison ou de sensation ?

Mais quand a-t-on commencé à parler de « tact » dans les relations sociales ? Si le terme était présent bien avant, le sens qu’on lui accole est apparu au XVIIIe siècle, siècle dans lequel moralistes et sensualistes se croisent dans ce que l’on appelle « période des Lumières » : Diderot, d’Holbach, Rousseau, Voltaire, Condillac… étymologiquement, le « tact » se dit « tactus », et renvoie au mode d’intellection des choses par la perception du toucher ; et c’est en ce sens strict que la philosophie sensualiste entendait le tact. Si le sens métaphorique est donc apparu plus tard, le « tact » désigne donc avant tout un acte de perception qui invite à « prendre contact » de manière « tactile » avec les choses. Par suite, l’on définit le tact comme une « appréciation intuitive de ce qu’il convient de dire ou de faire dans les relations humaines »1, et intègre une connotation fondamentalement morale. Mais comment comprendre donc cette primauté du tact en termes d’habileté sociale ?

Tact et habileté sociale :

Remontons bien avant le XVIIIe siècle : Aristote faisait déjà de la main2, organe du toucher, un « organe d’organe » : la main est la concrétion de l’intellect humain, en tant qu’elle est l’outil- organe construisant une infinité d’outils, correspondant à l’infinité des besoins et à l’infinité imaginative de l’être humain concernant les solutions apportées à ces besoins. Si la vision est, dans l’histoire de la philosophie occidentale, le sens premier de l’intellection immédiate 3, le toucher n’en reste pas moins un sens fondamental puisque sans lui, l’homme ne pourrait survivre 4. Le tact est donc à la fois ce qui nous permet d’user des choses, mais aussi de se repérer, de sentir la température, d’identifier les différentes surfaces qui seraient susceptibles de nous mettre en danger. Ainsi, le tact est une appréciation du dehors, de l’extériorité, et ce dehors n’est bien évidemment pas uniforme : le tact est cette intelligence du toucher qui saisit à chaque instant de préhension les difformités des choses, les zones accidentées qui rompent la continuité de la représentation et qui la forge a posteriori. Le tact en tant que sens du toucher rend cerne donc un dehors et un dedans : mais ce même tact cerne aussi la continuité des choses, ou leur discontinuité : la différence se situe précisément entre une surface lisse et une surface rugueuse, ou bien crantée, ciselée, polie, rêche, etc.. Le tact est aussi l’expérience de ce qui continue, et de ce qui se rompt : c’est l’expérimentation à la fois d’une cassure, qui aurait pu se continuer, dans une certaine contiguïté. Le monde apparaît ainsi en relief, en trois dimensions : par le toucher, je suis engagé dans un monde, mais cet engagement perpétuel par le toucher de l’air ambiant, ce frottement qui me permet de me saisir à chaque instant dans un mouvement d’autoaffectation, d’effort5, me fait comprendre aussi que je peux relativement me dégager de certains objets. En cela, le tact est une prise de conscience de l’hétérogénéité du monde, mais aussi de la finitude de notre être : nous touchons nos rides, nous sentons les rugosités qui apparaissent sur notre peau, pleine d’un vécu qu’il s’agit de rencontrer : le tact est cette saisie intuitive de nos différences internes, qui nous constituent pourtant dans notre unicité. Mais le tact est aussi une manière de différencier le moi du non-moi : la peau est ce qui nous sépare du monde extérieur, délimitant alors une identité corporelle et nerveuse que Condillac a très bien saisie, au travers de son expérience de pensée de la statue6 qui prend conscience d’elle-même avant tout par le toucher, dans la continuité de la peau : le tact est une double réflexivité, une rencontre entre un dehors et un dedans, la reconnaissance à la fois d’une altérité « hors de moi » et d’une identité, un « chez- moi ». Par conséquent, « avoir du tact » implique déjà de reconnaître à la fois la proximité et la distance d’un « moi » avec les choses et les autres. Le tact est donc une intelligence subjective constitutive de la conscience que nous avons de nous-mêmes, conception qui s’est formée dans les philosophies de la conscience du corps.

Pourquoi dit-on qu’il y a un plus dans le tact que le toucher n’a point ?

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Il semble y avoir une différence de nature entre le toucher et le tact : ces deux concepts ne se distinguent que tardivement, lorsque l’on parle précisément d’intelligence du toucher. Le tact désigne précisément cette habileté tactile qui presse les choses, sans les « op-presser » ni tomber dans la « dé- pression » du toucher. Le tact, innervé de l’éthique aristotélicienne7, serait une juste mesure (meson) du toucher, témoignant de l’extrême délicatesse dont l’homme doit faire preuve pour

« toucher du doigt » une réalité, que ce soit celle d’une chose, des autres ou du monde. Faire preuve de tact, c’est aussi avoir un certain « doigté », une certaine adresse témoignant d’une actualisation des capacités humaines de toucher précisément les choses : l’art du massage montre qu’il s’agit de faire preuve d’une longue expérimentation et une formation rigoureuse, en ce qui concerne à la fois la connaissance anatomique du corps, mais aussi la position précise des organes parfois petits, mais aussi et avant tout la capacité à ne pas appuyer trop fort, mais appuyer assez pour agir sur le corps. En règle générale, les métiers du toucher sont des professionnels du tact : il s’agit d’apprendre à toucher correctement, à investir tout un corps, tout un esprit, tout un espace- temps dans un seul instant qui est celui de la pression : tout un univers engagé dans le seul doigt ou la seule main, qui veut rencontrer le monde de la manière la plus riche qui soit.

Si l’on parle donc du tact, c’est parce que beaucoup, si ce n’est la plupart d’entre nous n’en avons pas. En effet, le tact ne peut avoir de raison d’être que dans une expérimentation continue des choses, du monde et des autres, donc dans une induction continuelle, dans un « essai-erreur ».

Entre permanent et inconscient :

on ne peut savoir si l’on touche correctement que si une résistance se produit ou non, que ce soit pour les choses, le vivant et les autres ; si je presse trop fort sur une feuillantine, elle se brise, et sa résistance dépend de l’application de mon doigté ; à l’inverse, si je n’appuie pas assez fort sur mon stylo ou sur un bouton, je ne prends conscience que parce que rien ne se produit, le néant du résultat étant la résistance elle-même. Il en va de même de manière métaphorique avec autrui dans le domaine moral : si je fais référence à la mort très récente d’un proche  de mon  interlocuteur avec un  certain  manque  de respect, je risque  de

« heurter » sa sensibilité, et va très sûrement m’opposer une remarque, si ce n’est une réaction violente. Avoir du tact, c’est donc trouver le juste milieu de la pression, pour qu’à la fois la chose ne se brise pas ou que l’être vivant ne résiste pas ; mais qu’en même temps mon acte puisse garder son intention et continuer à garder un sens qui n’est pas trop léger. Le tact est donc, autant dans le toucher physique que dans la parole, le lieu d’une rencontre qui ne se fait pas violence, mais qui n’est pas pour autant invisible à l’égard de la chose touchée. Mais de même, si le tact doit se faire toucher dans une bonne distance, celui-ci doit se faire aussi dans un instant précis, ni trop tôt ni trop tard : le tact suppose un kairos, c’est-à-dire qu’une parole peut faire preuve de tact à un certain moment, et être maladroite au moment suivant ou précédent : une main sur l’épaule est la bienvenue au moment où l’autre a besoin de soutien, mais serait déplacé avant ou après ; une poignée de main est bonne lorsqu’elle se fait à bonne distance de l’autre et au bon moment. Le tact est donc un espace-temps d’une précision sans égale : peut-on ainsi préméditer le tact ?

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Si la doctrine aristotélicienne du juste-milieu nous invite à tendre vers la justesse de l’acte, il semble pour autant que le tact ne soit pas qu’une simple affaire de délibération sur le « quand » et le « où » : avoir du tact, c’est aussi « sentir », de manière intuitive ce qu’il faut dire, dans l’urgence de le dire, tout comme l’on ne prémédite pas un acte courageux, on le fait. Le tact se pose d’emblée comme une présence ordonnant, qui aspire la liberté du sujet dans un commandement8 : la détresse de l’autre ne peut attendre de réflexion, elle n’est pas une affaire d’éternité de la pensée, mais au contraire de l’urgence du discours, faire preuve d’écoute quand il faut écouter, sans même savoir qu’il fallait écouter. On semble toucher ici à une certaine essence du tact : la pensée étant un « recul », un « retrait », un « désengagement » du monde pour mieux le voir, donc un certain retard sur les choses, le tact suppose au contraire de s’engager pleinement dans la relation, sans médiation ni filtre, sans hésitation, et faire « don » de soi, comme si l’on

donnait sa main pour aider l’autre. Précisément, avoir du tact, cette fois-ci au sens propre, suppose qu’il y ait une continuité intuitive entre moi et l’objet touché : la pensée étant discontinuité et sursaut, elle ne peut produire ce tact immédiat, bien qu’elle soit nécessaire en arrière-plan, puisqu’on ne saurait aider l’autre sans un minimum de conscience. Ce « don » n’est bien sûr possible que par le fait que l’on puisse à la fois « prendre » ce que l’autre nous donne, à savoir son être, son vécu, son histoire, sa parole ; et se produit dans le tact, c’est-à-dire la rencontre, un échange de l’ordre du recevoir et du donné qui fait que chaque être est un être- pour-l’autre : un avenir devient alors commun dans le tact, puisque tout comme il n’y a qu’une main vide qui peut prendre et donner, seule une écoute pleine et entière peut recevoir la parole d’autrui9, et à son tour peut écouter notre propre parole : le tact est justement cet engagement plein et entier de soi dans le doigté, mais qui se fait aussitôt le réceptacle de la richesse même de ce sur quoi ou qui l’on fait preuve de tact : il s’agit donc d’une kénose des mains dans le tact, à savoir un « évidement », à savoir que le tact est un don de soi qui ne s’aliène pas dans ce qui est touché, mais au contraire continue d’exister d’une manière unique dans ce que l’individu touche. Avoir du tact, c’est donc venir pleinement à la rencontre des choses, être suffisamment spontané sans blesser ; et être suffisamment en retrait sans se désengager de son tact.

À la différence du toucher, le tact implique donc un effort considérable : l’âme et le corps se trouvant joints dans le tact, l’effort devient conscience à la fois du pouvoir que l’on a sur le monde, et du pouvoir que l’on n’a pas, donc de notre finitude, nos limites et notre impuissance. Cet effort est, pour reprendre Maine de Biran, une « auto-affection »10, c’est-à-dire une prise de conscience du moi qui ne se fait pas dans la réflexion, mais bien immédiatement. Ainsi, il est possible de dire autant physiquement que psychologiquement de quelqu’un qui a du tact qu’il possède une certaine ouverture intuitive à lui-même : agir avec tact sur le monde et les autres revient donc à se sentir soi-même dans un tango, un « je touche » donc je « me » touche. En cela, la danse du tango n’est-elle pas le lieu d’une prise de conscience du moindre de ses mouvements à partir de celui ou celle que je touche, mais aussi de la volonté d’un mouvement précis, à la cime de l’effort ?

Le tact n’est pas une simple pression :

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Si le tact est un effort, il n’est cependant pas toujours une pression volontaire : penser cela implique de croire que nous ne « pressons » pas fondamentalement les choses : cela implique de penser que le moi est d’abord à distance des choses et des autres pour qu’ensuite, il puisse toucher. Cependant, on peut se demander si avoir du tact n’implique pas justement avant toute

chose de reconsidérer cette position qui paraît idéaliste, comme si l’individu qui touche prima facie innocent de tout toucher : il se peut à l’inverse que le tact ne soit pas d’abord une affaire de pression, mais au contraire de « dé-pression ». Que doit-on entendre par là ? Avant de considérer que le tact doit être une certaine pression exercée, avant de considérer l’acte même de presser, il se peut que l’individu soit d’ores et déjà « pressant », voire même « oppressant » lorsqu’il ne s’en rend pas compte : nous sommes toujours déjà au contact des choses, mais il se peut que nous ne nous en apercevions absolument pas, ou du moins très peu. On a, dans l’inconscient philosophique, l’idée que l’être toujours en manque, qu’il est une déficience originaire, et qu’il a à être : mais selon Emmanuel Levinas, c’est le contraire : « L’être c’est le mal, non pas parce que fini, mais parce que sans limites. »11. Il y a cette idée que l’être est déjà une présence au monde qui prend une certaine place, une certaine spatialité, et qui donc n’est pas en déficience, mais au contraire d’ores et déjà en excès : ainsi, déjà touche-t-il peut-être bien trop le monde, peut-être est-il déjà trop intime aux choses et aux autres, peut-être qu’il a, au contraire, à se retirer du monde pour faire preuve de tact. En cela, avoir du tact impliquerait une idée de pudeur : il s’agit au contraire dans le tact de rendre aux choses, ou même aux autres, leur pudeur, voire même de les y reconduire : comme le montre Joseph Joubert dans Qu’est-ce que le tact ?, la pudeur est un

« tact mis en avant de toutes nos perceptions, et pour ainsi dire hors de nous. Elle établit entre nos sens et toutes leurs relations une telle médiation et de tels intermédiaires que, par elle, il ne peut entrer dans l’enceinte où l’âme réside et qu’enserre un pareil treillis que des images ménagées, des émotions mesurées et des sentiments approuvés ». Elle a pour fonction de séparer les corps afin de

« préserver la jeunesse encore inexpérimentée de hasarder son innocence, de sortir de son ignorance… »12. Outre la connotation parfois chrétienne, de l’idée de pudeur, il semble que le tact reconduise chaque être à sa dignité ontologique, réinscrit chaque existence dans sa singularité propre, dans son unicité. Ainsi, avoir du tact implique de manière corrélative qu’il y ait une conscience d’oppression possible de soi-même sur le monde, et donc d’une forme d’humilité d’être : dans nos sociétés capitalistes qui conçoivent l’idée d’être sur une déficience fondamentale, sur un manque infini à combler, le tact serait à l’inverse la compréhension de l’infinité possible de notre pression sur le monde, qui se fait immédiatement « o-ppression » lorsque l’on n’en a pas conscience : la conquête inhérente à la compétition économique s’inscrit précisément dans cette dynamique d’oppression qui conduit justement les individus à la « dépression », c’est-à-dire à l’échec de leur être, et cette fois-ci à une véritable déficience ontologique, à une perte de sens et

d’existence. Le tact, loin d’être une « volonté » altruiste, s’inscrit comme un fondement à une possible reconnaissance de l’autre sans qu’il y ait de négation de soi, bien au contraire, puisqu’elle tient les deux individus dans un respect de l’ordre de la mise à distance.

Le tact, un paradoxe ?

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Le tact pose donc un paradoxe en termes de conception du temps : avoir du tact, est-ce agir dans l’instant fulgurant de manière immédiate ; ou au contraire, faire preuve de durée, de doigté progressif et médiat dans l’appréhension d’autrui et des choses ? Il se peut qu’il en aille de l’idée même de délicatesse et de finesse ; et à l’inverse de doigté, d’adresse et d’habileté : on dit d’une personne délicate qu’elle sait se faire mesurer dans ses paroles, dans son comportement, qu’elle n’irrite ni ne heurte pas la sensibilité ; et à l’inverse d’un chirurgien qu’il a fait preuve d’habileté, d’un acrobate qu’il fait preuve d’adresse en tant qu’il saisit la barre au bon moment. Dans tous les cas, ce paradoxe procède d’une fausse conception du temps en instant et moment : l’idée de kairos, le « moment » opportun invite à saisir qu’il y a plus dans le tact qu’une simple conception spatiale du temps, découpée en instants et c’est dans la volonté infinie de découper les instants en instants plus petits, que le tact vient puiser sa source, dans la nuance même de chaque instant qui se fait, dans la nuance, durée trop grande, qui se fait presque éternité dans l’inaction : l’action qui a du tact saisit un instant infime, vient montrer toute la lenteur des instants précédemment vus comme infimes eux aussi. Le tact est donc une affaire de nuance dans le temps, mais aussi dans l’espace : on ne touche jamais assez précisément les choses, on ne vise jamais assez juste. La juste mesure est une affaire d’infini : le tact prend précisément toute sa dimension éthique dans le fait qu’il n’est jamais acquis, par la contingence des situations, mais aussi par l’imprécision fondamentale et la brutalité inhérente à notre condition : en cela, le tact peut se voir attribuer une pédagogie de l’instant, à la manière de Gaston Bachelard lorsqu’il évoque la pédagogie de la rupture qu’est l’instant13, qui nous fait ressentir la tension des contraires de l’instant vécu, en tant qu’il n’est pas saisissable dans la pensée, mais se vît comme unité indivisible et unique. Le tact se fait alors mesure du réel, mais une mesure constamment remise en question et précisée par une intelligence humaine qui se fait infiniment plus fine et plus délicate : la caresse de la peau de l’être aimé est cette recherche infinie du rythme du mouvement, ni trop rapide ni trop lent, et qui presse sans être oppressant ni non senti, qui touche infiniment mieux à chaque instant. Mais par cela, il s’agit dans cet effort infini d’en avoir, comme dirait Jankélévitch, l’intention14 : il faut alors aimer tendre vers cet infini du tact pour avoir du tact, il faut une dimension érotique au sens d’un désir infini qui constitue le rapport à l’autre comme ce qui n’est absolument pas à la mesure de ma représentation, comme ce qui dépasse mes capacités de tact. Le tact est donc un toucher d’emblée éthique.

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Le tact, une peau ?

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Le tact crée donc une certaine peau pour chaque individu : cette peau est la représentation concrète de la dualité du dedans et du dehors, du sentant-senti. Dans Le Moi-Peau, le psychanalyste Didier Anzieu explique que la peau est une enveloppe biface, une face tournée vers les excitations à l’extérieur, l’autre tournée vers la vie interne du corps, mais aussi une barrière entre l’inconscient et le conscient. Le tact est en cela une reconnaissance de l’intimité du Moi chez lui : on prévient de notre présence, sans s’imposer, ni être trop discret. En effet, le psychanalyste n’est-il pas celui qui doit faire preuve de tact dans sa cure analytique, puisque précisément, son activité consiste à vraiment rencontrer autrui dans ce qu’il est de plus intime ? La peau est à la fois une protection du soi, mais aussi le terrain d’une exposition aux violences extérieures, à la rugosité du monde, irritant parfois. La peau est aussi fragile ou forte que le sentiment d’être chez soi, et de l’estime que nous pouvons nous porter : ainsi, c’est par la peau que nous pouvons avoir du tact avec nous-même, en acceptant les blessures et cicatrices du passé, et éviter de réitérer les mêmes erreurs.

Par conséquent, une analogie est possible : la chair (Leib) est au corps (Körper)15 ce que le tact est au toucher : il y a sur la peau de chaque personne la subjectivité elle-même, et non seulement un épiderme constitués de cellules et de poils. Il est possible d’irriter l’autre, de l’oppresser, mais aussi de le faire frissonner. Le corps est avant tout un corps propre, qui appartient à une subjectivité ; et la peau n’est pas simplement une barrière de protection, mais une exposition à l’oppression de l’extériorité, exposition qui vient produire dans les différents heurts et résistances une « corne », qui durcit la cuirasse de la subjectivité. Mais si cette corne peut être à certains égards une anesthésie, tout comme l’on deviendrait un « cœur de pierre » au fur et à mesure des expériences affectives, il est possible de dire qu’elle permet à l’inverse un rapport à l’autre qui se fait dans la patience, puisqu’on ne peut pas toucher directement une peau qui a vécu, et que cela se fait sur un contact progressif, voire continu, sur une durée, dans une certaine patience. Dans la vieillesse, le rapport humain ne se fait pas dans la passion de l’instant, mais dans une prise de connaissance progressive et tout aussi voire même plus profonde, plus substantielle : la peau durcit, mais le cœur reste sensible. Le tact nous invite donc à considérer que l’individu est avant tout vulnérable en tant qu’il est exposé à nos pouvoirs, et à la possible violence que nous pouvons exercer sur lui. Comme dit précédemment, la pudeur révèle la structure fondamentale du toucher en tant qu’il y a une intimité irréductible à la représentation tactile, qui

se dérobe sous nos doigts, sous notre bienveillance, et qui préserve toute distance entre l’autre et moi. Avoir du tact, c’est donc aussi faire comprendre que je ne suis pas l’autre, que bien que je sois présent pour lui, je ne suis pas lui, et je ne peux d’ailleurs être présent à ses côtés que parce que je suis radicalement différent de lui. Dans le tact donc, il s’agit d’éviter toute fixité du toucher : le tact n’est pas une « saisie », mais une « pression » qui se fait « don » et en même temps présence qui à tout moment peut s’absenter, peut disparaître ou peut devenir inopportune. Avoir du tact, c’est donc faire corps avec la temporalité de l’autre, en proximité et en distance.

Le tact et heurter :

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Mais à l’inverse, il peut arriver que faire preuve de tact implique de heurter : le heurt n’est pas nécessairement la violence, et il suffit de regarder la pratique des arts martiaux pour comprendre qu’il y a un tact de la frappe, qui se fait contrôle, mais aussi et en cela puissance et ouverture à l’altérité. La franchise, la vérité dans tout ce qu’elle a de plus rude, de plus rugueuse et dure, peut faire effraction dans la peau spirituelle de l’autre, et peut l’amener à penser, c’est-à- dire à rompre ses représentations et réfléchir autrement : Walter Benjamin défendait le « penser cru », comme activation de la réflexion du sujet dans le discours, conduisant l’individu, ou même le groupe, à se mettre en question et à activer un apprentissage éthique de l’ordre de l’ouverture au réel. En cela, une peau est tout autant une protection qu’elle peut être une prison dont on veut se délivrer. Il est possible que faire preuve de tact, c’est aussi libérer l’autre de ses représentations qui enferment, d’un quotidien aliénant : c’est aussi lui tirer le bras vers l’évasion, vers le voyage, vers l’aventure pour échapper au déterminisme du quotidien, et en revenir absolument changé et neuf. Ces situations ne sont pas moins rares : le tact est autant une délicatesse qu’une brutalité : mais on peut être brutal sans être violent, et à l’inverse vouloir être délicat et être violent, comme lorsque l’on tente d’aider une vieille dame à marcher : en voulant aider, nous pouvons heurter la digne liberté d’un individu de faire face à ses difficultés : il est pour Nietzsche sûrement plus respectueux pour un ami de lui avouer la vérité dans ce qu’elle a de plus brute, de lui montrer ses limites, et d’être parfois le meilleur ennemi, qui est un respect plus grand que celui de conforter son ami dans de douces illusions. Le tact est à la fois la capacité de briser une peau dure qui ne demande qu’à s’évader et à se libérer, tout autant qu’elle est cette capacité de préserver le fragile épiderme qui peut se rompre au contact d’une infime oppression. Le philosophe n’est-il pas justement celui qui, faisant face à la vérité, peut faire preuve de tact intellectuel envers les individus dans le questionnement, dans la formulation de l’aporie, du paradoxe : la résistance d’un paradoxe n’est-elle pas le lieu par excellence où nous touchons le réel, où nous faisons preuve de tact ?

Est-il encore possible d’avoir du tact ?

Le tact est-il encore possible aujourd’hui, dans un monde où les individus s’éloignent de plus en plus ? À l’heure où les individus prônent le « soi avant toute chose », il est difficile de concevoir que le tact n’ait pas une dimension purement égoïste, intéressée : il suffit de voir comment le managing professionnel investit les concepts de « bonheur », « bien-être », « amour de soi », qui sont autant de prise de mesure de l’employé ; mais aussi une aliénation d’autant plus vicieuse de la liberté individuelle, en tant que le bonheur dépendrait d’un cadre professionnel qui impliquerait la réalisation de soi. Le tact est donc le lieu d’un mensonge : une personne ou une organisation trop à la mesure de nos attentes et de nos désirs, mesure presque contradictoire avec ce que sont ces personnes ou ces groupes n’est-il pas suspect ? La publicité en est l’œuvre même. Il faudrait ici donc distinguer au sein même du tact l’intention : derrière le tact, peut se nicher, comme le dit Nietzsche pour l’altruisme désintéressé en apparence, un égoïsme profond, un profit et une volonté de puissance. Ainsi, l’éthique du tact peut très vite se revirer en

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« morale » du tact : il « faut » à tout prix pour les grandes entreprises se mettre à la mesure des besoins de l’individu : leur survie en dépend. Or, le véritable tact ne peut accepter qu’il y ait intéressement dans l’éthique, puisque l’écoute du réel est fondamentale : l’intérêt aveugle et plie les réalités à son avantage. La résistance à l’égard de ce tact factice serait précisément un tact qui reconduit l’individu à sa liberté de penser son propre bonheur au-delà des déterminations économiques.

Outre la commercialisation et la publicité d’un tact « bienveillant », dans le travail, le tact, au niveau individuel, implique aussitôt la possibilité de la gêne, du quiproquo, chose exacerbée aujourd’hui dans nos sociétés occidentales où les individus sont des empires à eux seuls, sont des microcosmes qui par leur systématicité représentationnelle sont d’autant plus fermés aux autres réalités : les réseaux sociaux sont un très bon exemple, vous le devinerez, de manque de tact. Est- ce parce que l’on ne fait pas présence commune dans l’espace que nous ne pouvons avoir de tact dans le monde virtuel ? Plus généralement, les rencontres sociales se font sur le fondement d’étiquettes a priori que nous apposons sur les autres, afin de les appréhender : il y a donc fondamentalement une affaire d’incompréhension lors de notre rapport à autrui, qui peut s’estomper progressivement par le dialogue et la communication. Mais faut-il donc penser que notre monde contemporain est une époque sans tact ? Comme le montre Adorno dans les Minima Moralia16, le tact véritable devient extrêmement rare dans une société dans laquelle les individus s’isolent, ne font plus communauté, dans un monde froid et « faux » dominé par la bureaucratie qui gèle les rapports sociaux ; puisque chacun vivant pour lui-même dans son intérêt bien entendu, la mesure de l’autre n’est plus possible, et l’incompréhension notoire domine ; le tact,

malgré quelques fulgurances, finis par perdre de sa substance. Le mot « substance » est ici important, le tact étant justement le toucher de la réalité même des choses. N’ayant pas ici le temps d’analyser entièrement son propos, toujours est-il que la force de l’analyse d’Adorno est de montrer, comme le souligne Estelle Ferrarese17, que le savoir moral est presque « impossible », que le tact dépend d’un contexte culturel, historique et social dans lequel nous vivons, et qu’avoir du tact suppose, dans l’acte d’aider, de se demander quelles sont les réalisations particulières de ce care : faut-il écouter ? Faut-il imposer une pratique pour élever l’autre ? Selon le contexte historico-culturel, le tact n’a pas la même dimension particulière, quand bien même le tact en lui-même est presque de l’ordre du miracle individuel. Nous pouvons en dire de même pour toutes les pratiques éthiques de manière générale, qui doivent s’adapter aux valeurs qui changent : efficacité, écologie, etc.. Ainsi, faut-il en conclure qu’il faut avoir un tact du tact, tact au carré qui invite à constamment repenser les conditions de possibilités du tact, mais aussi les conditions historiques et culturelles dans lesquelles il est possible ? Si donc le fait d’avoir du tact dépend d’un espace-temps constamment en devenir, il est d’autant plus « délicat » d’étudier les différentes conceptions du tact à chaque époque : c’est une étude qui dépasserait les limites de cet article en termes de projet par l’immensité des déterminations à analyser.

Toujours est-il que le tact se fait mission infinie de trouver la mesure du réel, et la mesure de l’autre dans tout ce qu’il a de complexe : mais faut-il donc connaître l’autre absolument pour avoir du tact ? Non, une connaissance totale de l’autre est à la fois impossible et non souhaitable : que veut dire connaître l’autre, si ce n’est connaître que ce qu’il nous présente, volontairement comme involontairement ? Et de plus, connaître l’autre suffit-il pour lui porter sollicitude ? Bien au contraire, il est fort possible qu’il faille, pour avoir du tact, avant tout être au clair avec ses propres limites de connaissance de l’autre : il est donc plus probable que l’humilité et la décence de ne pas aider quand on ne le peut pas soit bien plus délicates et habiles que le fait d’aider quand cela n’est ni demandé, ni utile. Ainsi, si l’on ne peut connaître totalement les autres dans leur vécu, dans leur présent, du moins se présentent-ils à nous par une certaine façade : et cette façade est à la fois le terrain d’une richissime relation qui peut s’engager, mais aussi la limite même de notre potentiel d’action sur l’autre : c’est ce qu’il nous présente qui délimite le tact possible. Savoir, par conséquent, que notre capacité d’aide est limitée est sûrement le début même du tact.

Qu’est-ce donc que le tact ? C’est donc le toucher, plus tout ce qu’il y a d’humain, de fragilité, mais aussi de force derrière : c’est une humanité d’écoute immémoriale, qui se passe de justification quant à son présent, un geste gratuit qui outrepasse les contradictions possibles. On peut réfléchir indéfiniment sur les possibles mauvaises intentions cachées derrière un acte altruiste : il n’en reste que l’acte altruiste est présent, et se produit parfois là où on ne l’aurait jamais soupçonné être. Car le tact, c’est avant tout une aventure à l’autre, un risque de collision qui se fait à la fois heurt et caresse : ce frisson qui se fait à la fois désir et répulsion, donc dialectique vivante dans le rapport à l’autre. Par le tact, c’est la reconnaissance de chaque dignité libre qui se profile, dans la possibilité de s’émanciper dans le rapport social : c’est avoir une maîtrise sur soi dans une déprise de l’autre, dans la compréhension que je suis peut-être « de trop », que je peux être oppressant. Mais c’est aussi le moment pour le sujet de rencontrer l’autre en se rencontrant lui-même dans ses propres limites et sa précarité : le tact est un apprentissage éthique continu et infini qui contribue à la formation de la subjectivité, à la formation de la personne. Mais si le Soi se forge au gré des expériences éthiques, le tact est aussi le moment d’une existence en exil, à la fine pointe de la rencontre avec l’autre. Et cette fine pointe du tact, n’est-elle pas justement la recherche de l’instant ultime de la rencontre de l’autre, dans lequel l’éternité vient s’apposer dans le présent du tact, et dans lequel une véritable compréhension s’opère ? S’il n’y a pas de science du tact, du moins est-ce justement dans son infinie rareté que l’acte prend sa vertu et sa valeur, dans le pas chancelant de la décision.

Cet article est notre premier article invité. Il a été réalisé par Emilien Elisabeth !

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ARISTOTE – Ethique à Nicomaque

LEVINAS – Totalité et Infini

LEVINAS – Le temps et l’autre

HOUSSET – Le don des mains

Maine de BIRAN – De l’aperception immédiate

BACHELARD – L’intuition de l’instant

JANKELEVITCH – Le sérieux de l’intention 

HUSSERL – Méditations cartésiennes

FERRARESE – La fragilité du souci des autres

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